Serions-nous vraiment « Les Damnés de la Terre » ?

Bernard Leclaire, président d'Ambition Guadeloupe, écrivain
Par Bernard Dendelé Leclaire, écrivain marie-galantais, président d’Ambition Guadeloupe. Il fait part de sa réflexion en s’inspirant du l’essayiste Frantz Fanon, auteur, entre autres, de Les Damnés de la Terre et Peau noire, masques blancs. Il aborde plusieurs sujets : la démolition annoncée du Centre des Arts et de la Culture, l’utilité du Macte, les infrastructures routières, le transport maritime vers les îles du Sud, la problématique de l’eau…
« Les concitoyens font le Peuple. Si nous voulons « décoloniser » ce peuple il est clair que chaque être faisant alors « peuple » est en devoir immédiat tout d’abord de se libérer mentalement. Il y va que seul le chemin de l’individuel nous permettra in fine d’accéder au destin du collectif. » Frantz Fanon.

Le Centre des Arts, l’exemple à ne pas suivre

« S’agissant d’un Centre des Arts — plus rentable en l’état à être rasé que d’être terminé —, en pays colonisé, il faut savoir que chaque fois que l’argent public est jeté par la fenêtre nous perdons en capacité d’infrastructure, nous reculons et nous oblitérons notre possibilité d’émancipation. Chaque pièce dilapidée est un jeune Guadeloupéen qui s’en va du pays, un compatriote qui perd son travail ou une famille en deuil de son devenir. Quand nos politiques guadeloupéens comprendront-ils vraiment cela ?
En 2021, nous n’avons plus droit à l’erreur et chaque seconde devient vitale pour la survie de la Guadeloupe.
Au sujet de ce Centre des Arts inachevé nous avons là, encore une fois, malheureusement l’exemple flagrant de ce que nous ne devons plus jamais faire. Aucun investissement ne doit être validé si en amont le financement de la réalisation n’est pas déjà en place ainsi que le budget de fonctionnement pour la continuité et la survie de l’édifice.

La Guadeloupe ne s’enrichira pas avec la canne et la banane

« Il ne suffit pas de construire pour construire, de faire pour faire. Un projet se pense et se réfléchit. Chaque investissement doit conçu comme étant une réalisation pérenne et viable pour le pays. Nous oublions trop souvent que ce petit territoire ne possède ni gisement de pétrole ni minerais.
La Guadeloupe est un pays pauvre qui ne s’enrichira pas ou plus avec la canne ou avec la banane. Un sou doit être un sou. Comme nous disons « un centime dépensé est un centime constructif ».
À notre humble avis, ce genre d’investissement aussi cher et colossal doit s’inscrire dans un schéma à l’échelle guadeloupéenne et non seulement dans l’optique d’une commune ou d’une ville. Il faut penser Guadeloupe dans une globalité afin d’anticiper l’avenir. Les investissements à venir doivent tenir compte de la diversification impérative du territoire. Ainsi, le Nord Grande-Terre doit devenir la zone privilégiée de l’extension du développement économique de la Guadeloupe. Une simple catastrophe naturelle qui impacterait Baie-Mahault (Jarry), Pointe-A-Pitre et Les Abymes réduirait à quatre-vingts pour cent les richesses de cet archipel. Pourrions-nous survivre d’une telle erreur d’appréciation mettant en péril à la fois le port et l’aéroport ?

Le Macte, une erreur d’investissement

« Ambition Guadeloupe, je me rappelle, était à l’époque de la construction du Macte, le seul parti politique à avoir dénoncé publiquement le caractère pharaonique et anachronique de cette réalisation. Nous avions sévèrement taclé cette bâtisse en la taxant « d’erreur d’investissement » ou encore de « folie des grandeurs ».
Deux ans après, il s’avère que nous avions totalement raison. On pourrait se poser la question du bien-fondé de cette architecture qui dans le fond comme dans la forme est sur certains détails en inadéquation totale avec l’essence même de son objet et encore davantage s’agissant de son réel sujet. Certains critiques parlent même de non-sens ou alors de contre-vérités historiques.

Nous devons fonctionner en termes d’urgence

« Le Conseil régional est obligé d’assurer le financement permanent de la structure. Jusqu’à quand, voilà la bonne question ? Pourrions-nous avoir le rapport financier de l’existant ?
Nous pouvons prier pour que jamais un Hugo « le terrible » ne vienne démontrer que cet emplacement n’était pas ce qu’il y avait de plus intelligent pour un investissement aussi couteux.
Nous devons fonctionner en termes d’urgence dans ce pays et non en privilégiant le superflu. La Guadeloupe a trop de retard du point de vue des fondamentaux pour penser à l’accessoire et aux pacotilles.
Le peuple guadeloupéen veut être rassuré au niveau du CHU, de la santé et cette pandémie d’aujourd’hui vient rappeler combien ce sujet est le plus important de tous pour se constituer en pays moderne dans cette Caraïbe.

Organiser et planifier les travaux routiers

« Les infrastructures routières ne sont pas aux normes, les routes sont démontées, très mal signalisées et l’électrification fait lourdement défaut, même sur les grands axes. Les trop nombreux accidents sont souvent du fait d’un mauvais traçage datant hélas de Mathusalem. Qu’en est-il de cette portion sur Goyave permettant de rallier Basse-Terre au plus vite ?
Le service des transports routiers en bus est complètement anarchique. La Guadeloupe est incapable d’organiser et de planifier ce secteur qui est indispensable pour l’avenir de notre territoire, surtout dans le domaine de la renommée touristique. Un pays digne de ce nom ne peut plus longtemps souffrir d’une telle carence. Je veux parler de la propreté des abribus, des horaires de circulation nocturne et diurne, de la mise en place d’une politique de billetterie efficace, d’une prestation sur tout l’archipel et des circuits bien définis à la pratique des déplacements de la population. Etc., etc.

Un véritable hold-up contre les habitants des îles du Sud

« La continuité territoriale est un dû, (tout comme en Corse et ailleurs) nous constatons que les Îles du Sud, en termes d’organisation du cabotage maritime sont aussi plongées dans un archaïsme intolérable.
Il s’agit là, de revoir le coût du billet, les horaires des bateaux, la gare au départ de Bergevin tout comme l’arrivée à Grand-Bourg. Toutes ces infrastructures manifestement ne sont plus aux normes par rapport à une fréquentation locale et touristique qui utilise de surcroit un quasi-monopole de la part des navettes. Ces emplacements de départ sont sales et le manque d’hygiène, par temps de Covid ou pas, est flagrant.
L’État doit revoir totalement l’organisation de ces déplacements. Aucune adaptation n’est opérée pour les personnes âgées, les personnes à mobilité réduite, tout se fait dans un tohu-bohu et un vacarme indignes.
Les passagers doivent braver le soleil, la pluie et le vent au départ comme à l’arrivée et on ne parle même pas de l’inorganisation totale dans la manipulation des colis et bagages où nous assistons à un véritable hold-up par des prix monstrueux opérés sur la population et autres.

Moderniser la destination des Îles du Sud

« Du départ de Bergevin, par temps d’affluences il y a des interminables queues allant jusqu’à la rue, sous le soleil et sous la pluie. Il n’y a pas de couloir réel pour acheter les billets où tout le monde passe et repasse dans tous les sens, preuve même d’un non-respect total de la population marie-galantaise et des touristes.
S’agissant du parking en face, son tracé est complètement obsolète, à l’entrée comme à la sortie. Le concept mérite d’être mieux pensé pour amélioration et modernisation. L’ouverture et la fermeture automatiques sont souvent hors-services et c’est encore sous le soleil et la pluie que l’on doit s’acheminer à la gare. Le marquage au sol est inexistant et se déplacer à l’intérieur est un véritable labyrinthe. Quand on voit le nombre de personnes qui transitent à l’année vers ce type de déplacement on se demande qui vérifie, qui contrôle, qui supervise ce secteur d’activité ? Quelqu’un profite bien de ce système ?
Encore une fois, est-ce parce qu’il s’agit des Îles du Sud que la débrouillardise intempestive doit triompher ?
À l’intérieur des bateaux l’hygiène n’est pas non plus toujours au beau fixe et la climatisation est trop souvent défectueuse.
Il faudra très rapidement casser ce monopole et pour ce faire l’État doit impérativement actionner cette continuité territoriale pour moderniser la destination de ces îles qui, à cause aussi de cette inorganisation volontaire se meurent lentement sans mot dire.

L’eau et les contorsions administratives

« Le problème de l’eau qui est loin d’être réglé malgré toutes les contorsions administratives en cours. C’est la raison pour laquelle, afin de sortir au plus vite de cette tourmente qui s’éternise, Ambition Guadeloupe a demandé à l’État de prendre complètement ses responsabilités afin de ramener l’eau potable dans le robinet de tous les Guadeloupéens et notamment sur les îles du Sud où cette eau si précieuse est anormalement plus chère.
Par rapport à l’ampleur des dégâts, les sommes incommensurables pour réparer voire changer l’intégralité des canalisations, aucune structure locale ne pourra prendre en main un tel monument. Faudra-t-il attendre encore vingt ans pour cela ? Pendant tout ce temps, c’est toujours et encore le peuple guadeloupéen qui trinque dans une colère ahurissante face aux robinets toujours aussi vides or nous le rappelons, nous sommes en pleine pandémie avec un Covid mutant.

Faire preuve d’un esprit écologique vis-à-vis de l’argent

« Cette liste pourrait encore s’allonger, mais si nous pouvions régler au moins ces chantiers précités alors nous ferions un énorme bond en avant.
Tout comme l’écologie qui s’est imposée dans le fonctionnement de la vie d’aujourd’hui ou du moins, on doit désormais et impérativement en tenir compte afin d’éviter le pire du pire. Nous nous rendons compte que dans la pratique de l’utilisation de l’argent, dans le contexte des difficultés du monde contemporain et celles qui sont à venir, nous allons devoir de même, incarner en nous un processus similaire d’autorégulation dans l’utilisation de la finance en général.
Nous devons désormais faire preuve d’un esprit écologique vis-à-vis de l’argent en le percevant définitivement comme un serviteur et non comme un dieu. Ainsi, l’écologie plus que le seul respect de mère nature nous transmet une philosophie voire une forme d’humanisme des dépenses dans le sens du bien-être de tous, hors de toute forme d’exagération négative faisant abstraction du bon sens qui nous fait malheureusement trop souvent défaut par ces temps d’égoïsmes. L’heure est à l’économie et le temps du gaspillage est révolu.
Si nous voulons un monde en paix où le vivre ensemble prédomine il va falloir éradiquer çà et là, la pauvreté galopante sinon nous courrons à la catastrophe en la victoire des autoritaires. Nous ne pouvons plus dire aux gens il n’y a pas d’argent et en même temps faisant preuve de tant de gabegies, de frivolités, d’inconsciences et de désinvoltures.

Attention aux faux messies de la rectitude

Nous sommes en train de tuer les dernières belles images de respect de la politique. Si le politique dans les actes ne se recentre pas dans un souci d’efficacité et de responsabilité nous pouvons alors craindre ici ou là, en l’émergence d’aventuriers fanatiques intrépides et incultes se faisant passer pour des faux messies de la rectitude.
Les grandes Démocraties occidentales sont aujourd’hui en périls, de glorifier à force l’argent roi comme l’unique critère de la réussite d’une vie on a implicitement crucifié un miroir de la honte en face de plus de la moitié d’une population qui réclame depuis l’histoire des gilets jaunes sa part bénite du gâteau. La société de consommation a vendu une philosophie du bonheur bercée dans l’accumulation du bien matériel, ne pouvant pas, ne pouvant plus satisfaire tout le monde par la spéculation abusive de ceux qui en ont déjà trop, on a simplement allumé un feu qui est devenu explosif dont personne ne sait quand il va faire boom.

Séisme social à venir

« Le Covid va accentuer à la puissance n l’intensité de cette explosion et il n’est pas dit que les institutions tiennent le coup de ce séisme social à venir. Nous devons avoir en esprit ce qui s’est passé en 29, en 33 puis en 39. Nous devons rester vigilants face à la montée des extrêmes sachant qu’à cette période il n’y avait pas de pandémie or aujourd’hui nous devons faire face à un détonateur qui plus est, semble de plus en plus échapper totalement à la maîtrise même des plus érudits. Nous sommes dans l’inconnu !
L’histoire est un perpétuel recommencement, mais il n’est pas dit que les mêmes doivent toujours servir de tremplin aux autres. Les intellectuels du pays ont la lourde tâche dès lors d’enseigner à ce peuple la nécessaire et indispensable pensée de l’autodéfense. (FF). Aux politiques d’être les garants de notre respect et de notre dignité en défendant le sacrosaint de l’âme de notre société afro-caribéenne.

L’exemple amer à ne plus jamais imiter

Ainsi, le spectre de ce Centre des Arts inachevé restera dans notre visuel comme l’exemple amer à ne plus jamais imiter si nous voulons réellement parvenir à bâtir un jour et au plus vite un Pays nôtre.
Tout ce que nous sommes doit s’inscrire dans la tradition, la continuité et l’excellence des Delgrès, Ignace, Solitude, Massoteau, Marthe-Rose Toto, Noël Corbet, Edouard, Hyppolite, Codou, Monnereau, Palerme, Jacquet, Nicolo, Mondésir Grippon, Jean Charles, Lubin Caron, Dauphin, Fafa, Doria, Coupry, Gédéon, Icéris dit Grand-Bâton, Kirwan, Mylord, René Gayan, Alonzo, Zami, Germain, Nestor, Zadig Gougougnan, Pincemaille, Taret, Landres, Tidace, Kancel, Béville alias Paul Niger, etc., tous morts pour leur liberté et celle de leur descendance.
Nous oublions trop souvent que nous avons une histoire glorieuse qui devrait guider notre présent et nous permettre de mieux ériger notre de-venir. »
• Autre contribution de Bernard Leclaire :Méthodologie pour un avenir guadeloupén

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