Penchard et Bangou peuvent-ils gagner ?

Penchard et Bangou
Basse-Terre et Pointe-à-Pitre ont en commun d’être des villes d’art et d’histoire (selon l’actualisation en date du 21 juin 2019), même si pour leur maire ce n’est jamais la vie d’artiste.
Ce sont aussi les plus petits territoires communaux de l’archipel guadeloupéen, avec respectivement 5,73 km2 pour Basse-Terre et 2,66 km2 pour Pointe-à-Pitre. Les chiffres de la population sont de 10 493 Basse-Terriens et de 16 198 Pointois, mais cette population peut tripler voire quintupler, dans la journée. Cette situation, qui en font des villes-centres, avec les exigences que cela demande en terme d’infrastructures, n’est pas toujours prise en compte dans l’analyse de leurs besoins et de leurs contraintes.
C’est sans doute ce qui fait qu’elles sont sous les feux de l’actualité depuis plusieurs mois à l’approche des élections municipales de mars 2020. Deux personnalités associées à leur gestion sont particulièrement sur le devant de la scène : Jacques Bangou, maire démissionnaire de Pointe-à-Pitre et Marie-Luce Penchard, maire en fonction de Basse-Terre.

HÉRITIERS DU POUVOIR

Particularité de ces deux élus de premier plan : ils ont succédé à leurs parents. Jacques Bangou, a pris le relais de son père Henri Bangou en 2008 après avoir conduit la liste de la majorité sortante. Il a été réélu en 2014, mais en juillet 2019, il devait démissionner, pour ne pas subir l’humiliation suprême de la révocation, après la procédure lancée par le préfet de Région Philippe Gustin.
Remplacé par sa première adjointe Josiane Gatibelza, il devenait simple conseiller municipal, mais n’a jamais renoncé à remonter sur le trône municipal.
Depuis la rentrée du Parti progressiste et démocratique guadeloupéen (PPDG), qu’il préside, les Pointois savent qu’il est officiellement candidat aux élections municipales et communautaires de mars 2020.
Quant à Marie-Luce Penchard, maire depuis 2014, grâce à sa mère Lucette Michaux-Chevry, qui avait conduit la liste victorieuse avant de démissionner pour la présidence de la communauté d’agglomération Grand Sud Caraïbe, elle n’a pas encore déclaré officiellement sa candidature, mais celle-ci semble une évidence.
Alors quelles sont les chances du fils à papa pointois et de la fille à maman basse-terrienne de retrouver leur fauteuil de maire en mars 2020 ?

DES FINANCES MAL-EN-POINT

Deux éléments sont en leur défaveur. La situation financière de Pointe-à-Pitre avec ses 78 millions d’euros de déficit budgétaire en 2018 et un pronostic préfectoral à 90 millions d’euros pour 2019, d’une part, et les affaires politico-judiciaires susceptibles d’éclabousser le maire du chef-lieu, d’autre part.
Concernant la situation financière à Basse-Terre, même si c’est loin d’être aussi catastrophique qu’à Pointe-à-Pitre, elle ne demeure pas moins préoccupante. Cela est dû notamment à la faiblesse des recettes. D’où la proposition de la Chambre régionale des comptes d’augmenter la taxe d’habitation à 61,11 % pour obtenir une recette de 3 millions d’euros dans la section de fonctionnement et caresser l’espoir d’un redressement des comptes. Ce taux a quand même été ramené à 31 % par le préfet.
Ce n’est donc pas la situation financière de la ville de Basse-Terre l’élément le plus délicat à gérer pour Marie-Luce Penchard. A contrario, l’ex-maire de Pointe-à-Pitre, doit encore convaincre que les maux de sa ville ne sont pas de son fait. D’ailleurs, chaque fois qu’il a eu l’occasion de prendre la parole, il a répété que c’était une manœuvre du préfet Philippe Gustin qu’il n’a de cesse, comme d’autres, de traiter de « préfet-gouverneur ». Le message semble faire son chemin dans une partie de l’opinion publique et ce sera un des arguments de sa campagne : expliquer à la population que le représentant de l’État se trompe, montrer que ce sont les électeurs pointois qui décident et pas le préfet, et démontrer que sa vision pour sa ville, notamment en matière de rénovation, tient la route. Ce n’est pas gagné mais il y croit. Et cela se voit dans la combativité qu’il affiche, même s’il n’ignore pas qu’il pourrait avoir une épine dans le pied avec la dissidence du premier adjoint au maire, Marcel Sigiscar, qui s’est mis en congé du parti.

LES OPPOSITIONS DIVISÉES À POINTE-À-PITRE…

Cependant, il pourrait se retrouver face à des groupes d’opposition divisés. Alain Sorèze du Rassemblement pour une nouvelle démocratie (RND) dont fait encore partie Tania Galvani, de Doubout pou Lapwent, Claude Barfleur, du Rassemblement pour un grand Pointe-à-Pitre, et Harry Durimel, du groupe Oxygène, travaillent à faire émerger une liste de rassemblement mais les négociations semblent bien plus compliquées qu’annoncées. Les questions de la tête de liste et des représentants à la communauté d’agglomération Cap excellence restent entières. De même, la déclaration de candidature anticipée d’Harry Durimel, dès le 28 septembre, pose également problème.
Cette situation peut être d’autant plus intéressante pour Jacques Bangou qu’il a déjà réussi à rallier à sa cause, d’anciens colistiers d’Harry Durimel, dont Guy Equinoxe, un des leaders des Verts Guadeloupe, qui n’avancent plus dans le pas du fondateur du Rassemblement écologiste et volontariste de la Guadeloupe (Rev-Gpe).
Marie-Eugène Trobo-Thomazeau, de Croire en la Guadeloupe, semble, pour sa part, loin de tout cela. Elle fera bande à part et n’a même pas (encore) été conviée aux discussions en vue d’un rassemblement des oppositions.
Selon nos informations la semaine prochaine pourrait être décisive dans la perspective d’un accord entre une partie des forces de la minorité municipale, mais il ne semble pas que l’on se dirige vers le vaste rassemblement souhaité par certains élus.

… TOUT COMME À BASSE-TERRE

Ces divisions dans les rangs des oppositions sont aussi une réalité à Basse-Terre. Les réseaux sociaux ont été le théâtre d’échanges sans ambiguïté sur les relations tendues qu’entretiennent André Atallah, conseiller municipal du groupe B@tir, et son ancien camarade socialiste Jules Bébel, qui n’entend lui faire aucun cadeau. De son côté, Henriette Solignac, d’Alternative pour Basse-Terre, n’entend faire alliance avec quiconque. Régulièrement trompée par ses alliés (Lucette Michaux-Chevry, puis les socialistes pendant les campagnes des départementales et régionales), elle entend se débrouiller toute seule cette fois-ci avec son groupe. Elle aurait pu s’allier à la présidente des Républicains, Sonia Pétro, mais comment celle-ci aurait-elle pu lui céder la tête de liste, alors que les sondages en termes de notoriété sont en sa faveur ? Celui publié en décembre 2018 par Qualistat la classait déjà en 3e position — derrière Harry Durimel et Guy Losbar et devant Alain Plaisir — parmi les personnalités que les Guadeloupéens voudraient voir jouer un rôle sur l’échiquier politique. Ce n’était pas imaginable. Alors elle prépare elle aussi sa déclaration de candidature pour le 1er décembre 2019. Et bien évident, il n’est pas question qu’elle se rapproche des Socialistes, dont elle ne partage ni le fonctionnement, ni les idées.

DES AFFAIRES MAL VENUES POUR PENCHARD

Toute cette division peut évidemment faire le jeu de Marie-Luce Penchard. A condition cependant, qu’elle parvienne à se dépatouiller d’un environnement politico-judiciaire qui ne lui est guère favorable. L’affaire Pascal Averne, du nom de son ancien directeur de cabinet, l’a déjà conduit en garde à vue. L’actualité judiciaire concernant sa mère n’est pas bonne pour son image. Et même si elle n’est pas directement concernée, dans ce cas-là, ses adversaires ne manqueront pas de reprendre le refrain : LMC-MLP telle mère, telle fille, et de la mettre dans un clan à laquelle elle ne veut absolument pas être associée. Compliqué vu sa filiation et les conditions dans lesquelles elle a accédé au pouvoir municipal, elle qui n’a jamais réussi à gagner une élection en son nom propre. Mars 2020 peut être l’occasion, pour elle, de réussir ce challenge malgré les affaires et la situation de sa ville, dont les perspectives de développement ont du mal à émerger.

CINQ RAISONS D’Y CROIRE POUR BANGOU ET PENCHARD

Dans un tel texte contexte, Jacques Bangou et Marie-Luce Penchard peuvent-ils gagner leur pari ? Cinq raisons leur permettent d’y croire :
1– Les électeurs qui prennent le temps d’aller voter ne tiennent pas toujours compte de la situation financière des communes pour faire leur choix, soit parce qu’ils ne paient pas d’impôt, soit parce qu’ils n’en voient pas directement les conséquences dans leur quotidien. Seulement 1 662 contribuables sont concernés par la taxe d’habitation, qui est amenée à disparaître pour 80 % d’entre eux en 2020.
2– Les électeurs qui pourraient changer la donne se contentent souvent de se plaindre, sans se déplacer dans les bureaux de vote au prétexte que les potentiels successeurs n’inspirent pas davantage confiance. D’où des forts taux d’abstention notamment au premier tour, quand les candidats sont trop nombreux. En 2014, avec quatre candidats, on avait enregistré près de 40 % d’abstentions et la liste conduite par Lucette Michaux-Chevry avait gagné dès le premier tour.
3– Les affaires judiciaires n’ont pas d’impact même quand l’élu est directement concerné. On peut se souvenir des affaires Edouard Chammougon, maire de Baie-Mahault, José Moustache, maire d’Anse-Bertrand, et Jean Tibéri, maire de Paris. C’est la justice qui les a écartés du pouvoir mais pas les électeurs, comme on peut encore le voir avec l’affaire Balkany.
Dans le cas d’Edouard Chammougon, c’est la division intra-familiale qui l’a empêché de reprendre le pouvoir en mars 2001, alors qu’il avait réussi à imposer sa femme, Marcelle, lors de la mandature précédente en étant inéligible pour corruption.
4– Les divisions dans les rangs des groupes d’opposition n’offrent pas d’alternative crédible et de projets sérieusement construits. Chacun veut être tête de liste ou négocier une place de meneur ou encore obtenir des garanties (écrites) pour les échéances électorales suivantes.
5– Les candidats sortants (même si ce n’est pas le cas Jacques Bangou depuis cinq mois) ont cette visibilité qui agit sur l’inconscient de l’électeur comme l’explique le politologue Ansebert Baltus dans son « Analyse du vote guadeloupéen ».

POUR EN SAVOIR PLUS :
• Marie-Luce Penchard prête à en découdre
• Jacques Bangou, candidat à Pointe-à-Pitre
• Déclaration de Jacques Bangou à la convention socialiste du 15 septembre 2019 à Baie-Mahault
• Le rapport du préfet contre Jacques Bangou

1 Commentaire

  1. Je découvre avec plaisir votre site par la lecture d’un article de bonne facture, original dans sa forme et son fonds : Penchard et Bangou peuvent-ils gagner ? Mais ni Penchard, ni Bangou n’ont dû priser votre comparatif qui les rabaissent au rang vulgaire de produits politiques de consommation courante. Certes, par leur bilan respectif peut-être méritent-ils un tel traitement ?
    Vous analysez surtout que ceux qui payent finalement les pots cassés (les réels contributeurs) étant moins nombreux, ils ne pèseront pas dans les résultats municipaux, et je crains hélas que vous n’ayez raison. Le problème que vous soulevez est grave et va certainement contribuer à accélérer l’exode des deux capitales vers les pôles d’attraction économiques de l’ile. Ces capitales historiques deviendront des musées, des pierres à visiter si aucune dynamique n’est développée pour qu’il en soit autrement. Amen !

Laisser un commentaire